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Globaliser la solidarité :

L'inconditionnalité du revenu comme mutation décisive du salariat dans la transformation actuelle du capitalisme

 

by Yann MOULIER BOUTANG*

 

3-5 décembre 2001

 

[Apologies if the text is hard to read. I could not re-format it for fear of distorting tables etc. Ed]

 

Préambule en trois remarques

 

Avant de passer aux trois remarques par lesquelles, j'introduirai mon propos, j'ai plusieurs remerciements à adresser à mes collègues du centre interdépartements de recherche sur l'utopie. Le premier est de m'avoir invité dans un cadre aussi exceptionnel que celui de Lecce. Le second va au sujet qui nous réunit : sujet auquel un économiste est particulièrement sensible mais le plus souvent en circuit clos sans avoir à se confronter aux autres disciplines. Il faut globaliser l'étude de la globalisation. Le troisième tient à la procédure de discussion adoptée pour aborder les questions : prendre son temps pour exposer et discuter en toute liberté est un art qui se perd. Pekka Himanen y verrait un bel exemple du modèle de l'éthique hacker, celle de l'Académie versus les modèles monastique et protestant de l'esprit du capitalisme pour qui le temps c'est de l'argent[1].

 

A.      Les deux mondialisations : une mondialisation peut en cacher une autre. Ma première remarque porte sur l'ambivalence du terme de globalisation ou de mondialisation (le français distingue les deux à la différence de l'anglais). La globalisation et mondialisation n'ont à priori pas bonne presse auprès de tous ceux quoi tentent de penser l'ouverture du monde à l'utopie transformatrice. La marchandisation du monde ressemble une clôture bien plus qu'à une dilatation des dimensions de la planète. L'heure est surtout à une critique de l'autosatisfaction néolibérale qui a régné pendant plus de de vingt ans. La questioin n'est pas tant d'être contre la mondialisation, que d'être contre la forme dominante que revêt cette mondialisation. Si l'on réfléchit, cette position pour une "autre mondialisation" (baptisée souvent de "régulée") peut vouloir dire deux choses bien différentes. La première, c'est qu'une mondialisation différente de celle qui est en train de prendre forme, plus juste, nourrit notre refus et doit être inventée. Avec le risque que cette opposition anti-mondialiste demeure protestataire, morale et sans débouché politique immédiat. C'est le reproche que font les partisans néolibéraux de l'actuel cours des choses. Mais il existe aussi une autre hypothèse beaucoup plus radicale : que la mondialisation capitaliste à l'oeuvre soit la réponse à une transformation déja en acte des comportements, des mouvements sociaux, des représentations, qui ne peut plus être contrôlées dans le cadre "international" et l'ordre économique mondial des Nations[2]. Dès lors, dérrière la mondialisation capitaliste actuelle, il faudrait déchiffrer une autre mondialisation, positive, transformatrice et pas simplement réactive.  Ma préférence va à cette dernière hypothèse qui ancre l'espoir et le projet dans les nervures de la réalité.

 

B.      La solidarité ou la fraternité régulatrice. Ma seconde remarque porte sur le terme de solidarité qui occupe notre session. Ce terme est-il fondé rigoureusement. Il a été utilisé souvent et paraît dévalué. Je vais pourtant y recourir pour une raison simple : le refus d'accepter la classique  et calamiteuse alternative (récemment illustrée par Norberto Bobbio) du choix de l'égalité OU de la liberté. Mais il ne suffit pas de refuser. Selon cette doctrine, on ne pourrait choisir la pleine égalité qu'au détriment de la liberté et vice versa. Le socialisme réalisé serait l'exemple repoussoir du premier terme de l'alternative proposée et le néolibéralisme  comme l'exemple du second. Cette polarité n'est pas niable historiquement, mais elle a été et est encore désastreuse. Elle est aujourd'hui à la racine du mortifère TINA (there is no alternative) argument fort des néo-libéraux et des partisans du marché.  Je crois que l'idée de solidarité exprime un e voie de sortie différente. Pourquoi ? Parce qu'elle réunit en un tout indissociable les trois terme de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. On sait que ce troisième terme est vite tombé dans les oubliettes de l'histoire. Et je voudrait dire ici en quoi sans elle l'égalité et la liberté ne se limitent pas l'une par l'autre, mais se détruisent mutuellement ou établissent une paix armée pleine de sous-entendus. Seule la fraternité empêche de mesurer la liberté à l'aune du pouvoir de l'Etat et de la propriété privée, et celle de l'égalité à l'aune de la liberté de l'entreprise ou de la Terreur. La liberté ne s'arrête pas là où commence celle d'autrui ou plutôt sa propriété, mais quand elle est celle de n'importe quel d'entre nous, n'importe quel d'entre nous comme autrui, comme "mon semblable mon frère "et pas n'importe qui ( un qualunque qualunquisto).La limite de l'égalité quant à elle, commence bien avant la mort de la liberté, elle commence quand la fraternité vacille ; quand l'égalité marchande broie la justice distributive, quand l'égalité entre les Nations dans la course au développement fait bon marché du réchauffement de la planète ou de la prise en compte du droit des enfants et des droits sociaux. La liberté d'indifférence qu'exhalte l'égalité et l'ivresse d'égalité que procure l'exercice de la liberté de choix n'offrent que des régulations paradoxales, chaotiques pleines de bruit et de fureur, de camps et de famine. Car la solidarité n'est pas la charité, cette aumône de la richesse libre à la pauvreté, cette fiction de l'égalité dans l'autre monde de l'amour de ... Dieu. La solidarité n'est pas la tolérance, cette aumône des libres et riches citoyens, cette fiction de la liberté dans le monde inégal des minorités. Je m'empresse d'ajouter que la solidarité n'est pas la fraternité paternaliste des familles exercée au détriment des cadets. On n'est vraiment frère, soeur qu'avec ceux que l'on a choisi en esprit et de coeur et non de sang. (il peut même arriver que des frères de sang le deviennent en esprit).  Mais on n'est aussi frère qu'avec ceux avec qui on s'est embarqué  et non pas avec ceux avec qui on est embarqué.

 

C.      Quelle solidarité à l'âge de la mondialisation ? Nous ne pouvons nous contenter de la solution de la liberté libérale comme le moins pire des régimes après la désillusion du socialisme réalisé, c'est-à-dire la solution de l'égalité prétendument la plus égale possible. L'écroulement du Mur du Berlin et de l'Union Soviétique(1989-1991) a marqué la fin de la première "solution" mais l'écroulement des Twin Towers, la progression génocidaire du Sida marquent aussi la fin du néo-libéralisme dans sa prétention de réguler ou d'administrer ( rule , régner dit l'anglais sans complexe ) le désordre. En 1934, Roosevelt accusait les classes dominantes de n'avoir pas de projets, pas d'idées en dehors de la conservation des avantages acquis. Ce diagnostic s'applique aujourd'hui cruellement. Hormis les "affaires" (business) et la guerre contre ce qui y fait obstacle, on ne trouve pas beaucoup d'idées de transformation. Les systèmes de justice sociale nés dans la réaction à la Grande Dépression et la deuxième guerre mondiale sont en crise. Les 25 ans de crise qui ont suivi les trente glorieuses ne semble pas conduire au moindre mouvement de refondation. Dans un panorama si peu réjouissant, pourquoi faire appel à l'idée de solidarité, en quoi l'idéal de fraternité nous ferait-il avancer d'un pas.  L'ennui en effet est que le terme de solidarité a été galvaudé et manque de contenu. En quoi globaliser la solidarité, c'est-à-dire accoler ces deux notions qui se fuient aux antipodes est-il une réponse.  C'est ce que je voudrais essayer de montrer dans mon intervention

 

Ma thèse est que c'est autour d'un revenu inconditionnel d'existence, du droit à vivre donc à un revenu garanti que peuvent se construire dans une société globale les conditions de la fraternité régulatrice de la liberté et de l'égalité _ce qui me satisfait comme philosophe_, mais aussi d'une société plus riche de biens réels (ce qui n'est pas négligeable pour l'économiste que je suis).

 

 

C'est une thèse que je défends depuis longtemps, mais il s'agit d'une utopie collective en ce sens que si elle n'est réalisée complètement nulle part, elle court tel un fleuve souterrain dans les mouvements qui agitent le corps social de l'Etat Providence.

Bien des ambiguités, certes, car se retrouvent autour de cette idée à la fois des néolibéraux (M. Friedman) et des penseurs post-communistes comme Gorz, A. Caillé, A. Negri, en passant par toutes les nuances de l'échiquier politique dont quelques prix Nobel plutôt centristes. Je fais partie du BIEN animé par Philippe Van Parijs (le Basic Income European Network) qui réunit des chercheurs en sciences sociales, des économistes de toutes obédiences. Il existe un débat entre nous qui ne porte plus sur le principe mais sur le niveau de ce revenu. J'essaierai de clarifier le contenu de cette garantie de revenu et ses diverses caractéristiques. 

 

 

Quel plan ?

 

Nous essaierons d'illustrer cette thèse en développant deux points préalables

 

A.      Les transformations du capitalisme aujourd'hui et l'émergence du capitalisme cognitif.        

B.      En quoi la globalisation peut être interprêtée comme tournant autour du problème du soldage des externalités positives comme négatives en classant ces dernières selon leur nature.

Ce qui nous permettra d'examiner :

C.      Les caractéristiques du revenu inconditionnel universel ou citoyen

D.      Les obstacles qui sont opposés à cette utopie tranformatrice et comment ils peuvent être levés

 

 

 

 

A.      Le basculement du capitalisme vers le capitalisme cognitif.

  

L'hypothèse du troisième capitalisme

La présente contribution s'appuie sur les travaux menées autour d'un programme de recherche que nous appelons le capitalisme cognitif[3] et sur nos recherches sur le salariat d'un point de vue des transformations de longue durée du capitalisme historique[4].

 

La thèse générale défendue ici est que la transformation qui touche l’économie capitaliste et la production de la valeur est globale. Elle marque la sortie du capitalisme industriel né avec la grande fabrique manchestérienne qui reposait essentiellement sur le travail matériel ouvrier de transformation de ressources matérielles. Pas plus que le capitalisme industriel n’avait rompu avec la substance du capitalisme marchand esclavagiste, le capitalisme “ cognitif ” qui s'annonce et qui produit et domestique le vivant à une échelle jamais vue, n’évacue le monde de la production industrielle matérielle : il le ré-agence, le réorganise, en modifie les centres nerveux.

 

C'est en fait à un changement de paradigme total que les NTIC sont en train d'aboutir, comparable seulement à la dilatation du monde que l'on a observée entre 1492 et 1660, et encore cette dilatation n'est-elle pas de même nature. Non seulement les paramètres de l'espace et du temps sont radicalement modifiés, mais la refonte radicale des représentations qui est à l'œuvre touche aussi bien la conception du faire, du sujet du faire,  que celles de l'agir, de l'acteur, du produire et du producteur du vivre et des conditions de la vie sur terre . La description phénoménologique de la mondialisation a été largement faite désormais ; la principale caractéristique est que le rétrécissement radical des distances et les bas coûts d'acheminement et de transmission de l'information numérisée, ne constituent pas un simple moyen au service des unités anciennes, mais opèrent une mutation radicale des découpages de pouvoir. Les niveaux administratifs qui s'étaient édifiés lentement sur la décomposition du Moyen Âge (les Villes Cités, l'Etat moderne, la Nation, et dernièrement les Organisations Internationales) perdent de leur substance et de leur pertinence pour traiter des problèmes et prendre décisions de façon autonome et cohérente.


Pour situer sommairement le capitalisme, nous distinguons trois configurations principales du capitalisme qui peuvent être identifiées : le capitalisme mercantiliste, fondé sur l’hégémonie de mécanismes d’accumulation de type marchand et financier et qui se développe entre le début du XVI° siècle et la fin du XVII° siècle ; le capitalisme industriel fondé sur l’accumulation du capital physique et sur le rôle moteur de la grande usine manchesterienne dans la production de masse de biens standardisés ; le capitalisme cognitif fondé sur l’accumulation du capital immatériel, la diffusion du savoir; le rôle moteur de l’économie de la connaissance et la production de connaissance et de biens informations au moyen de connaissances.

 

Les caractéristiques du capitalisme cognitif

 

Quelles sont les caractéristiques de la mutation en cours depuis une trentaine d'années et qui nous permettent de parler de capitalisme cognitif bel et bien en train de s'installer ?

I.                     L'économie se caractérise d'abord par la montée irrésistible du rôle de l'information[5]. L'immatériel a dépassé l'économie matérielle dans le montant de la formation de capital[6].

II.                   La saisie de l'information, son stockage sous forme numérisée dominent la production à partir de petits ordinateurs décentralisés (1986) de plus en plus puissants, reliés entre eux par l'Internet (1995) et la Toile. Cette révolution des nouvelles technologies de l'information et de la communication[7] est plus profonde que la révolution des chemins de fer et de la machine à vapeur à laquelle elle a été comparée[8], car si elle couple la démocratisation très rapide des ordinateurs personnels (PC) à l'utilisation de moyens de transmission de l'information, révolutionnaire dans leur débit dans leur coût ainsi qu'à leur mise en réseau mondiale, elle est loin d'être épuisée.[9] L'utilisation des supports biologiques plutôt qu'électroniques repoussera dans la décennie qui vient les limites des mémoires et leur coût tandis que l'utilisation de nouveaux conducteurs permettra à l'information d'emprunter des réseaux déjà existants et donc d'abaisser leur coût davantage encore. Les innovations en matière de bio-technologie, de science de la vie sont relancées par les NTIC et les relancent à leur tour.

III.                  Les perspectives de croissance des économies sont étroitement liées à une réorganisation de la production. La production de marchandises matérielles au moyen d'autres marchandises matérielles, perd son caractère central et cède la place à la production de connaissance au moyen de connaissance.[10]

IV.                 Dans la croissance, l'innovation continuelle revêt un rôle endogène.[11]Cette innovation prend sa source privilégiée dans les processus cognitifs interactifs de coopération, de codification à travers la numérisation des savoirs jusque-là tacites[12] et leur captation aussi bien par l'entreprise, que par le marché et la puissance publique. Le progrès technique n'est plus une caractéristique exogène, il prend la forme d'un "système socio-technique" caractérisé par les N.T.I.C.[13]La connaissance et la science qui avaient été incorporées dans la valorisation du capital industriel tout en demeurant distinctes deviennent le lieu hégémonique du système[14]. C'est ce qui est nommé par le terme de Knowledge based economy, (économie reposant sur la connaissance).[15]

V.                  Le modèle smithien de division du travail de la manufacture d'épingles, perfectionné par le taylorisme, se trouve invalidé sur trois plans. Sur la spécialisation de l'activité : la réduction du travail complexe au travail simple ainsi que la division de l'exécution d'avec la conception ne sont plus les facteurs déterminants  de l'augmentation de la productivité. La taille du marché perd également de sa pertinence dans une "économie de variété" soumise à une forte incertitude de la demande. L'innovation enfin, lorsqu'il s'agit de la coordination de processus complexes, est freinée par la division taylorienne du travail ; les gains de productivité ne résultent plus d'économies d'échelle pour pallier des rendements marginaux décroissants.[16]

VI.                Dans la division du travail post-smithienne, la logique est cognitive, car ce sont les économies d'apprentissage qui interviennent dans la différenciation des marchés et la concurrence inter-capitalistique.[17] Les valeurs d'autonomie, d'intelligence (comme faculté de donner une réponse satisfaisante et nouvelle à une modification de l'environnement ou du contexte non prévue ou programmée) deviennent les sources majeures de la valeur puisque l'incertitude, bien plus que le risque calculable, s'impose comme partie intégrante de la complexité.

VII.               Dans l'économie du deuxième capitalisme (industriel), l'usine et la production représentaient le coeur du système auquel étaient assujettis les autres moments (la circulation, la consommation, la redistribution et la reproduction). La valorisation de l'argent était subordonnée au passage par la forme marchande M, représentée par l'échange monétaire de biens manufacturés ou à la consommation productive de la force de travail. Le capital financier demeurait soumis à la sphère industrielle, toutes ses tentatives de s'en affranchir débouchant sur la spéculation ou la crise (qu'elle soit fonctionnelle ou systémique). L'indépendance de la sphère financière a été largement analysée[18] comme un "régime d'accumulation à dominante financière ou patrimoniale". Ainsi, la valeur semble désormais capable d'émerger de la sphère de la circulation monétaire tandis que la sphère de la production industrielle et l'entreprise perdent le monopole de la création de valeur et donc du travail qu'on qualifiait de "directement productif".

VIII.             Cet élargissement de la production de valeur était déjà présent au coeur du fordisme, mais avec l'avènement des NTIC, le bouleversement des séquences productives touche aussi bien l'amont que l'aval de la production. La consommation devient une coproduction en flux tendus puisqu'elle permet de ne produire que ce que l'on a déjà vendu. Le marché précède la production qui doit s'y intégrer étroitement[19]. La consommation par les usagers produit l'information nécessaire à la régulation en temps réels de la production matérielle. Ce que l'économie politique nommait des conséquences indirectes des outputs se trouve réintégré dans la chaîne productive à titre d' inputs déterminant pour réduire le risque de non-réalisation de la marchandise.

IX.                 Le déclin de la pertinence de la notion de travail directement productif fait perdre tout sens à la performance individuelle au sein de l'entreprise. S'y substitue une globalisation de la performance étendue au territoire productif[20], à l'ensemble de l'économie d'un pays donné[21]. On retrouve ce constat dans les travaux tentant de construire un concept de valeur ajoutée directe où l’on distingue les consommations incorporées dans le flux de richesses et détruites comme moyen de production survivant à un cycle donné, des consommations non incorporées qui deviennent le capital vivant de l’entreprise[22].

X.                   La détermination des facteurs d'efficience dans la performance d'une économie se heurte surtout à l'hétérogénéité des inputs. Il ne s'agit plus de la question de l'irréductibilité du travail complexe au travail simple, mais de la pluralité des inputs et du brouillage des lignes de partages traditionnelles entre capital et travail. On peut distinguer, en suivant R. Nelson et P. Romer, le hardware (matériel-machine), le software (logiciel) et le wetware[23] (activité du cerveau) au lieu de la distinction binaire capital/travail. À ces trois composantes vient s'ajouter une quatrième dimension, celle des réseaux (Netware). Nous avons interprêté ailleurs l'importance de ce wetware comme la nécessité croissante pour le processus de valorisation capitaliste de maintenir le travail vivant comme travail vivant tout au long du cycle et de ne pas le réduire à du machinisme comme objectivation de la science en travail mort[24]. On peut rapprocher cette idée de celle des savoirs idiosyncrasiques ou des savoirs implicites[25] contextuels et non réductibles à des données binaires.

XI.                 Le trait le plus emblématiqude du troisième capitalisme est sans doute le netware ou réseau [26]qui s'impose comme un tertium quid entre le marché et la hiérachie. La société de réseau est rendue possible par l'informatique (la numérisation, la programmation, la diffusion de l'ordinateur personnel et la constitution de l'Internet). Elle bouleverse les conditions de l'échange de connaissance, de la production de l'innovation et, partant, les possibilités même de captation de valeur par les firmes.

XII.                La combinaison du hardware, du software, du wetware et du netware, inputs absolument nécessaires pour la production de biens-connaissance implique la mobilisation de savoirs implicites ou contextuels irréductibles tant à du machinisme, à du capital humain standardisé qu'à la science objective comme expression du niveau de développement de la société. Si la marchandise matérielle est remplacée par un bien connaissance dont le référant est la formation de l'opinion publique, du langage et la production de signes[27], le paradigme énergétique qui avait servi à qualifier la force de travail dans le capitalisme industriel comme la dépense d'un quantum d'énergie à reconstituer ne peut plus servir à qualifier la nature de l'activité humaine ainsi que celle de la coopération[28]. Quand l'interconnexion sociale des cerveaux s'avère la source majeure de valorisation, la séparation de la force de travail d'avec la personne et d'avec ses affects devient de plus en plus artificielle[29], tout comme la distinction entre la formation de l'apprentissage et la consommation productive de l'activité[30]. Le déclin des formes canoniques d'emploi salarié, ne relèvent pas des ajustements conjoncturels aux fluctuations de la croissance ou d'une simple adaptation structurelle à la production flexible, mais à une crise constitutionnelle du salariat.

XIII.              D'un point de vue macro-économique, l'âge du capitalisme cognitif ouvre une crise des instruments de comptabilité nationale.  La généralisation des phénomènes d'indivisibilité, d'interaction ne permet plus à l'analyse économique de rejeter les externalités dans les marges du système. Les (dés)économies externes constituent les conditions générales de la croissance, de l'investissement, de la distribution des revenus[31]. L'exaspération de la "norme marchande" produit une situation paradoxale : les prix de transferts sont incommensurables avec les prix de marché[32] et les coûts de transactions sont infinis. Deux raisons poussent à une globalisation du calcul économique : l'extrême complexité des opérations et le coût prohibitif d'attribution d'un prix via les mécanismes du marché. Cette transformation explique que l'hypothèse des rendements croissants ou constants s'avère davantage plausible que celle des rendements décroissants pour rendre compte de l'innovation dans les firmes[33], de l'appropriation innovante des nouvelles technologies[34].

XIV.             La spécificité du bien information quant à son usage, à son enrichissement, son caractère non exclusif soulève deux types de problèmes aigus pour le paradigme actuel de l'économie politique qu'elle soit d'obédience néo-classique ou d'obédience critique. Le premier problème déjà discuté à propos de la "new economics" américaine[35] est celui de la pertinence des lois globales de la théorie des prix s'agissant de biens connaissance dont la rareté n'est plus la caractéristique fondamentale et dont la nature se rapproche des biens publics[36]. Le stockage d'information sur le consommateur à travers les cookies, le coût marginal quasiment nul de reproduction des biens connaissance remettent en cause le principe de l'unicité des prix et du même coup les caractéristiques rééqulibrantes du marché[37]( la main invisible).

XV.              Le deuxième problème est lié à la nature et à la spécification des actifs susceptibles d'entrer dans l'échange marchand. Le caractère public des biens connaissance pose le problème de leur production à travers le système marchand. D'autre part, la levée des obstacles à une reproduction et à un stockage presque infinis des biens immatériels, rend problématique la création de droits de propriété exerçables sur eux. L'exécution des droits de propriété privée se heurte à des difficultés structurelles. Le problème des nouvelles clôtures se traduit par les procès autour des droits d'auteurs sur les morceaux de musique téléchargés à partir de l'Internet[38]. La brevétabilité des logiciels est un second exemple. La marchandisation des bio-technologies, un troisième[39].

 

II.  La globalisation et les externalités

 

Interdépendance et rôle croissant des externalités

 

Une société dans laquelle se manifestent les orientations du capitalisme cognitif tend à accentuer et exercer directement un contrôle sur les lieux ou les acteurs détenant des connaissances ou un potentiel de créativité technique (que ce soit dans le domaine de la production, du commerce, ou de l’organisation). Il ne s’agit plus, comme dans la société industrielle, d’accroître l’emprise sur les lieux de production, de développer l’organisation de la production et de maîtriser une capacité de production de plus en plus étendue afin de bénéficier d’économies d’échelle ou d’effets d’expérience. Il s’agit principalement de gérer des connaissances techniques, d’assurer le développement de processus d’apprentissage, de créer des connaissances nouvelles, et de se ménager l’accès à des connaissances disponibles à l’extérieur. Il s’agit aussi de mettre en place des systèmes étendus de communication et de développer la gestion de projets. Ainsi le paradigme du marché et de la hiérarchie s'avère de plus en plus étroit pour penser la coordination des agents dans des systèmes complexes et vivant. Ce "basculement du monde" (M. Beaud) comprend trois piliers essentiels : les NTIC, les biens connaissances et la production du vivant au moyen du vivant.[40]

 

 

Une société capitaliste de ce type vise à placer au centre de la sphère de production et d’intégrer pleinement à la sphère économique, marchande et non marchande, des ressources qui leur étaient extérieures. Il s’agit souvent de ressources dont l’intégration suppose l’établissement d’un certain nombre de règles de nature institutionnelle. Le développement du capitalisme cognitif ne peut en effet se réaliser sans un certain nombre d’aménagements institutionnels réglant des activités, des relations et des droits de propriété dont l’encadrement institutionnel se révèle insuffisant.

La complexification du monde et la différenciation de la connaissance se traduisent par un rôle deplus en plus déterminant des interdépendances. Or dans l'économie politique, non seulement néo-classiques mais aussi classique, les interdépendances multiples sont des phénomènes marginaux, exceptionnels. La subordination progressivement complète de toutes les formes d'échanges à des échanges marchands exclut le phénomène des externalités ou économies externes[41]. Il est symptomatique que la croissance économique n'ait pas pu être expliquée correctement par l'économie néo-classique  et classique sans faire appel à un extérieur ( une variable exogène comme le progrès technique, comme la plus-value ou sur-valeur.

À l'ére du capitalisme cognitif, la production de connaissance au moyen de connaissance n'est concevable qu'à partir d'un rôle croissant des externalités positives, souvent réintégrées dans le calcul économique sous la forme de connaissances implicites nécessaires à la mise en oeuvre des connaissances explicites ou objectivées dans des données. Les deux lignes directrices de l'installation d'un régime stable du capitalisme cognitif consistent : 1) à faire apparaître les externalités positives dans une globalisation qui sert aussi à solder les externalités négatives dans un souci d'éliminer les sources de déséqulibre durable sur la croissance de la production connaisance. 2) A capter les externalités positives et à les valider dans la création d'un profit privé.

 

Sphères et types d'externalités positives

 

 Mais ces externalités sont de différents types. Et selon leur nature, leur réintégration dans l'échange marchand est possible ou nom. Voyons les différents types d'externalités positives (ou économie externes) qui peuvent être distinguées.

Le schéma 1 trace les quatres sphères de l'économie globale qui s'encastrent les unes dans les autres et les six types d'externalités que l'on peut distinguer. La sphère A correspond à la production marchande (essentiellement l'économie privée).

La sphère B, à celle de la production non marchande (ou économie publique).  La sphère C correspond à la sphère de la reproduction ( en particulier l'économie domestique de la production de la famille. La quatrième sphère, plus englobante est celle de l'activité de coopération des cerveaux  et de production dee la connaissance, de la vie et de la culture.

Il est facile de déduire que chaque fois qu'une transaction opérée dans l'une des sphères englobée par une sphère qui est à son extérieur

 

 

Schéma 1  Sphère et type d'externalités positives

 


D  Activité, coopération, vie, culture, connaissance

 


                       C Sphère de la reproduction (non productive)

 


                           B Sphère de la production non marchande

                                                                             EXT1

                                                                            

A  Production

     marchande

                         EXT2

                                                                                     EXT4

                          EXT3

 

 

 

 

 


                                                 EXT5

                                                                     

                                                                                EXT6

 

 

 


(D,C,B pour A, D, C pour B et D pour C ) incorpore comme inputs (ressources) des effets des transformations ou réactions qui s'y déroulent, on a production d'externalité positive. Dans le cas des externalités négatives c'est l'inverse : chaque fois qu'une transaction opérée dans une sphère englobée produit des conséquences négatives sur la ou les sphères englobantes on a une déséconomie externe. Ce qui s'exprime dans le schéma 1 bis qui complète le premier.

 

 

 

 

Schéma 1 bis Sphère et type d'externalités négatives

 


D  Activité, coopération, vie, culture, connaissance

 


                       C Sphère de la reproduction (non productive)

 


                           B Sphère de la production non marchande

                                                                             EXT7

                                                                            

A.       Production

     marchande

                         EXT8

                                                                                     EXT10

                          EXT9

 

 

 

 

 


                                                 EXT11

                                                                     

                                                                                EXT12

 

 

 


Ce qui peut s'exprimer également dans le tableau 1.

 Tableau 1 des 12 type d'externalités

 

Sphère fournisseuse

Type d'externalités

positives

 Sphère bénéficiaire

Sphère non marchande  B

EXT 1

Sphère marchande A

Sphère reproductive  C

EXT 2

Sphère non marchande B

Sphère reproductive C

EXT 3

Sphère marchande A

Sphère de la vie D

EXT 4

Sphère marchande A

Sphère de la vie D

EXT 5

Sphère non marchande B

Sphère de la vie D

EXT 6

Sphère reproductive C

Sphère marchande A

EXT 7

Sphère non marchande B

Sphère non marchande B

EXT 8

Sphère reproductive C

Sphère marchande A

EXT 9

Sphère reproductive C

Sphère marchande A

EXT 10

Sphère de la vie D

Sphère non marchande B

EXT 11

Sphère de la vie D

Sphère  reproductive  C

EXT 12

Sphère de la vie D

 

 

Ou encore plus simplement, par le tableau matriciel n° 2

 

Tableau 2 Matrice des externalités en  fonction des quatre sphères

 

 

Sphère A

Sphère B

Sphère C

Sphère D

Sphère A

XXXXXXXXX

Ext 7

Ext 9

Ext 10

Sphère B

Ext 1

XXXXXXXXX

Ext 8

Ext 11

Sphère C

Ext 3

Ext 2

XXXXXXXXX

Ext 12

Sphère D

Ext 4

Ext 5

 Ext 6

XXXXXXXXX

 

Dans le capitalisme cognitif, ce sont les externalités 4 et 5 qui font l'objet des stratégies de prédations ou bien d'incorporation dans la sphère publique (B)  ou marchande (A) mais dans ce cas l'externalité disparaît et se trouve résorbée dans la description de la comptabilité nationale. 

Si la somme des externalités prélevée gratuitement par l'économie marchande et non marchande sur les deux autres sphères devient trop importante des mécanismes correctifs doivent se mettre en place pour compenser les externalités négatives. Un bon exemple de ce type d'élargissement de l'assiette de calcul des transactions marchandes  et non marchandes via l'économie administrée par l'impôt est fourni par Marx dans le livre I du Capital sur la question de la législation de fabrique. Le prélèvement gratuit par les entreprises affamées de travail devient si considérable qu'il menance la reproduction de la sphère domestique et démographique et la survie biologique de la classe ouvrière.

Aujourd'hui le prélèvement sur les ressources de la bio-sphère par le capitalisme industriel est tel qu'il faut donner un prix à l'air.  Mais il s'agit là d'exemple d'externalités négatives quand les ressources prélevées  dépassent le taux de renouvellement naturel. Lorsqu'il s'agit de ressources illimitées comme les variétés de plantes dans un milieu comme les forêts primaires humides, les entreprises peuvent dans un premier temps se contenter de profiter de ces ressources sans avoir à les payer, mais la marchandisation des molécules contenues dans les plantes, c'est-à-dire l'instauration de droits de propriété exclusive supposera l'organisation artificielle de la rareté (la destruction de la forêt par exemple).

 

On peut donc résumer les caractéristiques de la mondialisation actuelle dans le tableau 2 bis qui suit.

 

 

 

 

 Tableau 2 bis Matrice des externalités en  fonction des quatre sphères

 

Sphère A

Sphère B

Sphère C

Sphère D

Sphère A

XXXXXXXXX

Ext 7

Ext 9

Ext 10

Sphère B

Ext 1

XXXXXXXXX

Ext 8

Ext 11

Sphère C

Ext 3

Ext 2

XXXXXXXXX

Ext 12

Sphère D

Ext 4

Ext 5

 Ext 6

XXXXXXXXX

 

 

La première globalisation (marquée en violet continu sur le tableau 1

Par le passage a) à la globalisation des frais de fonctionnement du capitalisme esclavagiste et de servage; b) par le passage à la journée de travail normal.

 

Les externalités commencent à être intégrées dans le raisonnement politique et dans la politique économique  même si ce n'est pas le cas du point de vue de la théorie économique.

Les trois sphères A, B et C sont intégrées au circuit économique d'ensemble.

1° globalisation = (EXT1 + EXT2 + EXT3 ) + ( EXT 7 = EXT8 + EXT9)

 

La deuxième globalisation fait entrer en ligne de compte la sphère D qui devient vitale pour la valorisation du capitalisme cognitif

 

2° globalisation + 1° globalisation +( ( EXT4 + EXT5 + EXT6 ) + (EXT10 + EXT11 + EXT12))

 

 

 

 

 

La globalisation intervient avec la révolte des producteurs d'externalités positives

 

La globalisation ou mondialisation correspond donc au soldage des externalités 4, 5 et 6. C'est atour d'elles que se nouent les batailles actuelles sur l'instauration de nouveaux droits de propriétés, de clôtures[42]. Dans le capitalisme industriel orienté vers la production de biens matériels, c'était la sphère C et la sphère B qui jouaient un rôle crucial dans la production d'une valeur dépassant celle d'un échange d'équivalents.

Mais la globalisation ou mouvement d'endogénéisation de sphères englobantes de la sphère marchande ne peut pas être décrite comme un mouvement unilmatérla du capitalisme. Au départ, la sphère marchande préfère s'en tenir à l'exploitation des externalités positives en les maintenant comme externalités (par exemple le regime d'Apartheid d'Afrique du Sud maintenait la séparation entre le lieu de travail et le lieu de résidence dans des homelands . C'est lorsque des mouvements sociaux font reconnaître la valeur de ces externalités (en se faisant payer, ou en faisant payer les conditions de leur reproduction ou sauvegarde, que le capitalisme se résigne, de mauvaise grâce le plus souvent, à les inclure dans la sphère marchande et dans le calcul de ses prix ou de ses coûts . Si nous revenons à l'exemple de Marx, qui narre la lutte pour la journée de travail normale, la réglementation de l'Etat intervient  pour éviter des conflits et des déséquilibres graves à moyen terme du point de vue même de la survie du système du salariat qui, à la différence de l'économie de plantation, devait assurer une reproduction de la force de travail san avoir la solution de facilité de puiser par la Traite dans le réservoir africain.

 

L'actuel mouvement d'expansion marchande du capitalisme (sphère A et B) vers la sphère D et C traduit une poussée des forces qui produisent les facteurs majeurs de la richesse. L'activité de production de coopération cognitive dans la sphère D, l'activité de reproduction de la population dans la sphère C inclut une quantité considérable de temps, d'attentionqui n'est pas retribué par les deux sphères économiques au sens traditionnel de l'économie politique. Ce cadre tracé, nous pouvons examiner maintenant comment se pose le problème des mutations du salariat et des mécanismes de l'État Providence dans le capitalisme cognitif globalisé.

 

 

La crise majeure, systémique, qui guette le capitalisme cognitif n'est pas une chute dans l'indifférenciation monétaire, ni les incertitudes dues à la financiarisation de l'économie. C'est plutôt le contraire qui se produit. La financiarisation de la production matérielle reflète deux choses à la fois : 1) la trop grande lenteur de la transition en cours et ; 2) le mode de contrôle sur la coopération des cerveaux qui ne sont plus maintenables dans la hiérarchie industrielle par le biais du fordisme ou du taylorisme. L'incertitude essentielle qui pèse dans le capitalisme cognitif concerne la difficulté croissante de valider ex post la loi de la valeur travail, bref d'inscrire les nouveaux rapports de propriété et les institutions qui garantiraient la "loi du marché". La re-privatisation de la coopération sociale n'apparaît plus comme un développement de la force productive qu'est l'activité du travail vivant, mais une régression. Le capitalisme cognitif ne peut plus recourir aux vieilles recettes du salariat. Il est bloqué comme l'a été le capitalisme marchand quand il s'est agi d'abandonner le travail dépendant non libre de l'esclavage ou du second servage. Mais cette alternative considérable qui se dessine est largement dissimulée par la mobilisation des vieilles catégories progressistes de la critique de l'économie politique dans un sens réactionnaire et nostalgique du capitalisme industriel et fordiste.

 

 

 

 

III Le revenu inconditionnel d'existence pivot de transformation du salariat

 

Lois sur les pauvres et externalités.

 

Historiquement, à la différence des systèmes de travail dépendant esclavagiste ou de second servage, où l'achat du travailleur au départ  et sans rémunération en cours de période active, impliquait de le nourrir, de le loger, dans le salariat libre au départ il n'existe aucune obligation  de ce type pour l'employeur. Il n'est loueur de la seule capacité de travail que parce qu'il se trouve ainsi libéré de l'obligation de prendre soin de la personne porteuse de la force de travail. Ainsi Adam Smith remarque-t-il que le salarié coûte moins cher que l'esclave[43]. Un tel résultat n'était évidemment obtenu que parce que l'employeur bénéfiçait des externalités communautaires qui s'étaient construites durant l'esclavage ou le servage et le travail libre urbain. Ce bénéfice s'éroda rapidement tant et si bien qu'il fallut, sous peine de voir s'épuiser la disponibilité de main-d'oeuvre, que ces externalités prélévées sur la sphère reproductive (C dans notre schéma) soient compensées par des transferts vers les familles sous forme de politique d'aide aux pauvres, puis de politique sociale (salaire indirect) afin de les reconstituer comme réserves.

On peut donc dire que le salaire indirect solde partiellement ou complètement, selon les cas, la prédation par les employeurs des externalités positives qui a pour conséquence si elle est laissée à elle-même de détruire la sphère familiale et en général la sphère reproductive.

Ces formes de compensation ont évolué dans le temps. L'aide aux pauvres invalides, aux femmes et aux enfants vise à ne pas détruire les bases de la reproduction des prolétaires. Durant le deuxième capitalisme, la couverture du risque de maladie, puis de chômage, a progressivement créé les conditions d'une régularité dans l'approvisionnement des entreprises en travail dépendant[44]. À la différence du système des lois sur les pauvres, la prise en charge des familles, des mineurs, des invalides et des retraités s'est faite à partir des années 1930, en fonction des droits sociaux du conjoint actif. L'insertion stable dans le salariat est la condition d'ouverture des droits. Il avait à l'origine pour fonction de fixer la main-d'oeuvre dans le secteur salarié industriel. Un tel système est efficace en période de plein emploi, mais beaucoup moins lorsque le salariat devient discontinu et cumulé avec des types d'emploi non salarié. 

 D'autre part, lorsque les composantes de l'activité acquièrent une quadruple dimension qui n'est plus seulement celle de l'entretien du support corporel de la capacité de travail musculaire, mais qui inclut la production de connaissance, la formation des cerveaux et la coopération grâce aux réseaux de communication et aux nouvelles technologies, c'est la sphère ( D sur notre schéma) de la production du vivant au moyen du vivant qui véhicule et fournit les externalités positives les plus décisives pour la formation de valeur ( l'invention, les connaissances tacites, la coopération spontanée des cerveaux  malgré la division hiérarchique du travail et non pas grâce à lui[45]). Le salaire n'est plus la rétribution du temps de travail, ni la quotité à verser à une fraction du capital employé et immobilisé. Mais il n'est pas non plus le prix attribué à la force de travail, sauf si dans cette dernière, on inclut la sphère D et plus simplement la sphère C (dite de la reproduction).

 

Notre thèse est alors simple. Elle s'énonce comme suit : dans le troisième capitalisme, la production de connaissances au moyen de connaissances, ou plutôt de l'activité inventive des cerveaux, mobilise un portion croissante d'externalités positives ( 4, 5 et 6 sur notre tableau 2).

Mais le mécanisme, qui avait prévalu dans le capitalisme industriel pour compenser la prédation de ces externalités, ne peut pas suivre exactement la même voie. L'attribution d'un prix et l'inclusion de portions de la sphère D dans l'échange marchand ou dans les transferts non marchands par le mécanisme de contrôle de l'insertion dans l'emploi salarié dépendant se heurte à des difficultés considérables. Les biens connaissances ne sont pas appropriables facilement avons-nous dit plus haut. D'autre part, le critère de l'insertion dans l'emploi dépendant salarié n'est plus pertinent pour évaluer la production de connaissances nouvelles, la force d'invention. La forme du salariat lié à un emploi donné, accentue comme la marchanisation la prédation brutale des externalités dans la sphère 4 (externalités 4,5 et 6) et conduit non pas à la production d'une culture mais d'une caricature de la culture[46]

De ce point de vue le capitalisme se retrouve dans une situation analogue à celle qui avait été celle du capitalisme industriel à son aurore : le modèle salarial en raison du rôle croissant des externalités de 4°, 5° et 6° type redevient instable. Le capitalisme cognitif repose sur l'exploitation de plus en plus forte des externalités liées à la quatrième sphère, mais le mécanisme qui compenserait le déséqulibre en marchandisant cette sphère, produit à son tour des externalités négatives massives sur l'environnement (10, 11 et 12 sur le tableau 2).

Autrement dit le circuit est foncièrement déséqulibré.

La forme de compensation qui doit se mettre en place pour ne pas épuiser la sphère D, est le revenu inconditionnel d'existence ou de citoyenneté. Ce mécanisme compensateur se situe dans le prolongement du mouvement de construction d'un salaire social de plus en plus important (illustré par la montée en puissa nce non plus des salaires minimum, mais des revenu minimum tels le RMI en France).  Mais il présente des caractéristiques propres. Quelles sont-elles ?

 

Les caractéristiques du revenu d'existence ou revenu garanti.

 

Un tel revenu rémunère la coopération cognitive et le vivant comme vivant. Il présente quatre caractéristiques majeures : son Inconditionnalité, sa personnalisation ; sa cumulativité avec des revenus traditionnels de l'emploi et enfin son niveau.

L'inconditionnalité du revenu d'existence préserve la population d'un pays ou d'un territoire où cette mesure est mise en place, de la contrainte du travail dépendant pour une portion de son temps de vie où elle peut devenir productrice de connaissance, d'invention, de création. Autrement dit elle préserve la population d'être totalement absorbée dans les sphères A et B (marchande et non marchande). On retrouve cette notion dans les capitalismes précédents mais à une échelle très restreinte pour les artistes, les "marginaux" liées aux forces sacrées ou religieuses ou régaliennes. 

La personnalisation de ce droit à une existence "tout court" est également un élément majeur de déconnexion de la dépendance de l'activité créatrice et novatrice de la sphère de la reproduction familiale ( C) et de l'autorité de l'actif ou du chef de ménage. Si c'est à la personne qu'est accordé un revenu garanti quel que soit son type d'insertion professionnelle ou sociale et pas à l'individu avec ses différences de dons, de patrimoine, de formation, sa forme est à la fois égalitaire et libre. La troisième caractéristique découle de la seconde : le revenu d'existence ne rémunère pas le travail, il lève la contrainte au travail en ce que cette dernière est contre-productive, nuisible à la production de connaissance, mais il ne prétend pas se substituer aux formes d'activités rétribuées dans les sphères A et B de la société. Pas plus qu'il n'entend supprimer la famille en réclamant la possibilité pour l'individu de ne pas dépendre du foyer paternel. Il augmente la dose de liberté et d'égalité dans la société sans niveler les préférences des humains. Mais fondamentalement la cumulativité est surtout le moyen de permettre au chômeur de ne pas perdre la liberté de contribuer à la coopération des cerveaux quand il reprend un travail dépendant ou salariat.

La dernière caractéristique est enfin le niveau de cette garantie de revenu. Les premiers essais de mise en place d'un revenu d'existence ont souvent été menés par les libéraux qui y voyaient une alternative  aux mécanismes de plus en plus coûteux du welfare . Ainsi Yoland Bresson, l'un des partisans le plus logique et systématique de l'allocation universelle, proposait-il durant le mouvement des chômeurs de 1998 en France, un versement de 1800 F. par mois et par personne, accompagné de la suppression des autres formes d'aide sociale. Un tel niveau très bas, place cette "indemnité" au niveau de la grande pauvreté. Elle se réclame d'une action envers les plus pauvres et, comme dans tous les dispositifs d'aide qui se sont succédé sous les deux premiers capitalismes (le mercantile et l'industriel), elle vise à ne pas avoir d'effet désincitatif sur le travail salarié (la trappe au chômage). Une telle réforme nous paraît se situer dans le prolongement des mesures d'aides aux pauvres, et d'un retour à un État assitanciel[47], mais surtout elle ne s'attache pas à la compensation des externalités auxquelles le capitalisme cognitif se trouve tout particulièrement confronté. Si l'on veut avoir un effet sensible sur la redistribution des revenus, si l'on veut préserver les conditions de création de connaissance, il faut que le niveau de revenu garantie à la personne avant même qu'elle n'entrer sur le marché du travail soit nettement au-dessus du niveau de pauvreté et pas très loin du niveau actuel du salaire minimum.

Il existe trois raisons pour que le revenu inconditionnel d'existence soit lié à la personne, cumulatif et garantisse un niveau d'existence 'décent" à la différence des niveaux actuellement concédés par les différents régime de garantie de ressources. 1°) C'est un système plus juste, plus égalitaire, plus libre. 2°) C'est un système qui découle des transformations profondes du type d'externalités dominantes qui rentrent dans la formation de la valeur dans le troisième capitalisme. 3°) C'est un levier de transformation considérable tant des rapports marchands (sphère A)  et des rapports qui se forment dans la sphère économique publique (sphère B) , que des rapports extra-économiques qui opèrent dans les sphères C et D. Mais pour examiner ce deerniers points il faut analyser et ce sera notre quatrième partie les objections qui sont adressés à cette transformation majeure du salariat, dont je ne vous cacherai pas qu'elles tournent presque toutes autour de son caractère "utopique".

 

 

IV Les objections et  les obstacles à une transformation majeure de la forme salaire et du régime salarial par la création  d'un mécanisme généralisé de revenu garanti inconditionnel.

 

Une telle transformation suscite diverses objections souvent virulentes que nous rappellerons rapidement sans nous y attarde longuement car nous avons examiné cet aspect ailleurs[48].

Les objections de principe

Les premières objections qui sont opposées au droit inconditionnel au revenu déjà défendu par W. Paine sont essentieellement religieuses ou morales. La nature humaine étant naturellement mauvaise, le travail "gagné à la sueur" de son front est la condition du salut. Affaibli, cet argument se transforme un discours moral contre la paresse, "mère de tous les vices". Ces vieilles objections réapparaissent, légèrement transposées dans une argumentation sociologique particulièrement vivace et persistante en ces temps de chômahe  et de sous-emploi chronique : le travail essentiellement pénible est pourtant constitutif de l'identité. Le chômage est donc vu comme le responsable de la perte de repère, la désocialisation des individus puis la perte du "lien social". Par charité,nous ne nommerons pas les membres de ce choeur des lamentations. Ulrich Beck, sauva récemment l'honneur de la profession en déonçant ce conformisme affligeant qui exige que les chômeurs soient malheureux ou pervers. Mais ce qui fait du chômage et de l'absence d'emploi fixe salarié ou pas, un fléau, ce n'est pas l'otium laissé, horresco referens aux classes "dangereuses", c'est la privation d'un revenu régulier qui permet de satisfaire les besoins essentiels de l'être humain sans lesquels il se transforme, au choix, en animal occupant 90 % de son temps à chercher  ce qu'il mettra dans son assiette ou celle de ses enfants, un toit pour dormir et s'abriter du froid, ou bien en proie des sectes qui contre un niveau très bas, de subsistence, à peine vital, lui font perdre tout sens critique.  

La deuxième objection éthique, moins protestante, s'oppose à l'attribution d'une revenu d'existence universel et inconditionnel, parce qu'elle y voit la tentative de création d'une société de "clients", à la façon de la civilisation romaine, ce qui serait un moyen commode de  désarmer la démocratie contestatrice dans un univers de capitalisme néolibéral désormais sans frein. Le prolétariat se trouve alors retransformé en "plèbe" romaine aussi "incertaine" qu'elle. Cette objection beaucoup plus subtile est finalement assez répandue au sein de la gauche révolutionnaire qui n'envisage pas de révolution sans l'aiguillon de la misère[49]. On ne peut guère répondre à cela que deux choses : un client des grandes familles romaines n'avait pas un droit à disposer d'un revenu stable pour assutrer son existence. Le clientélisme est justement plus répandu là où il n'existe que des pratiques populaires de recherche d'une sécutrité du revenu et pas de droit reconnu de façon générale et universelle. Partout où le welfare s'installe, le clientélisme paternaliste recule. Mais cet argument a été repris également par la droite classique qui veut "responsabiliser" l'individu qu'elle juge déjà trop protégé par ...l'Etat et pas assez "inséré" dans le marché. Ce qui est dénoncé, c'est un clientélisme d'Etat, un assistanat généralisé. Là encore, l'attrribution  d'un revenu inconditionnel, universel, individuel, cumulatif avec l'activité et garantissant un niveau de revenu suffisant pour vivre dans la société, est probablement le meilleur instrument pour liquider les féodalités, les passe droits innombrables  qui s'établissent sous la pression très fortes des multitudes désargentées et d'autre part sur les réponses du pouvoir étatique ou local qui essaie d'attribuer à quelques uns pour ne pas donner à tous. Sait-on par exemple, qu'en dehors des mécanismes généraux de l'Etat-Providence (sécurité sociale,  assurances maladie, retraitre, allocations familiales, allocation llogement), il existe 43 types d'aide qui sont attribuables par les Caisses d'Aide Sociale de la Ville de Paris qui redistribue ainsi 7 milliards de francs par an ? Il faut y ajouter les aides diverses aux associations qui génèrent des emplois et des revenus. Le problème n'est pas celui de "l'assistanat", qu'il vaudrait mieux nommer socialisation croissante du revenu (plus du tiers du revenu d'un ménage ouvrier provient de la redistribution du revenu après impôt), mais de l'absence de contrôle démocratique, de l'opacité d'attribution des aides. Le revenu d'existence à condition qu'il soit fixé à un niveau décent[50], présente un avantage considérable : il permet d'entamer une réforme de l'enchevêtrement des statuts digne de l'Ancien Régime, sans que les couches les plus défavorisées de la population  n'aient à craindre un nivellement vers le bas du système actuel de protection sociale pour insuffisant qu'il soit.

La troisième objection de principe est celle qui la taxe d'utopique et de dangereuse, car elle constituerait un gadget pour le Nord privilégié, tandis que le Sud, et l'immense majorité des habitants de la planète se débattent encore dans un univers de pénurie et de rareté de.. travail. Comment les Pays du Sud accepteraient-ils une norme sociale aussi draconnienne que celle d'une garantie de revenu ? Ils refusent déjà, comme ils viennent de le faire à Doha, la moindre limitation au commerce international reposant sur des critères éthiques comme le respect de l'interdiction du travail des enfants, la reconnaissance de syndicats lindépendants des employeurs, des niveaux de salaires décents pour ceux qui ont un travail, pour ne pas parler du respect de l'environnement ? La réponse à cette objection nous fait entrer un peu plus sérieusement dans le coeur du raisonnement économique. On répondra à deux niveaux. Ce gadget de privilégié constitue en fait un levier véritable, au sein même du fonctionnement du capitalisme actuel, qui est ce qu'il est, c'est-à-dire tout sauf une entreprise de justice, d'u n rééqulibrage Nord/Sud. Actuellement les pays du Nord, non content d'accumuler les nouvelles richesses cognitives, veuylent de surcroît conserver les emplois industriels banals. Ils pratiquent un protectionnisme déguisé (dit indirect) en retenant des emplois qui autraient depuis longtemps été transférés au Sud, si précisément l'essentiel de la protection sociale ne reposait pas comme elle le fait actuellement sur l'emploi salarié. Tant que la plupart des droits directs ( protection sociale du travailleur) et dérivés ( protection sociale accordée aux dépendants du travailleur) sont liés à l'emploi ( par le mécanisme du financement de ladite protection sociale à partir des cotisations prélévées sur les salaires) les salariés des pays développés se battent avec les employeurs pour le maintien de l'emploii dans le Nord. C'est le cas notamment des industries de bas salaires et de productioin manufacturière dont un récent rapport de l'OCDE reconnaissait que 80 % des emplois la réalisant en Europe Occidentale étaient délocalisables vers pratqiuement n'importe quelle partie du monde. La création d'un revenu universel dans le Nord, cumulable avec l'activité, entraînera une crise majeure de recrutement pour les industries à bas salaires du Nord.

Et c'est tant mieux ! Nous n'avons pas à défendre l'emploi en tant que tel car ce type de raisonnement, dernier refuge du protectionnisme au Nord), conduit tout droit aux programmes d'armement, puis à la guerre.

La deuxième raison est un argument qui tient au Sud lui-même. Il y a bien u ne trappe au chômage : llorsque des salariés peuvent cumuler un revenu d'existence décent et un revenu d'activité ils deviennent beaucoup plus exigeants en matiètre de salaire de conditions de travail.

Et là aussi c'est tant mieux.

 

 

Ce que nous avons dit du Nord vaut pour le Sud. Les raisons de non développement au Sud, ne tiennent pas à de l'absence d'emploi ou de travail, mais au niveau trop faible des salaires, à l'accaparement des ressources créées par des profits non réinvestis dans le social, dans l'environnement ( la potabilité de l'eau par exemple, la santé de la population). Or nous savons que sans organisation d'une solvabilité des marchés de la santé de l'éducation, de la formation, il ne s'instaure presque jamais un cercle vertueux entre la production de marchandises et l'élévation de la richesse sociale du plus grand nombre. Le principe du revenu universel (à des niveaux différents selon le degré de développement des pays évidemment) dans le Sud  aurait un effet radical pour briser le cercle vicieux du sous-développement encore dramatiquement accéléré ces vingt dernières années par les plans d'ajustement structurels, la baisse des investissements publics.

 

J'en terminerai avec les objections de principe en ajoutant que les plus rétifs à une telle transformation sont paradoxalement les marxistes traditionnels qiui ont érigé la loi de la valeur travail comme un dogme ricardien et macnchesterien. Ils se retrouvent dans le troisième capitalisme comme des poissons hors de l'aquarium où ils évoluent à l'aise.

 

Les  obstacles : objections de faisabilité

 

Les objections de faisabilité ne manifestent pas d'hostilité en principe et de principe à cette transformation radicale du salariat, j'ai envie de dire à cet affaiblissement radical de la contrainte au salariat. Pourtant certaines de ces objections techniques sont en fait des objections de principe.

La première et la plus importante est celle dite de l'effet Speenhamland du nom de la dernière législation anglaise des lois sur les pauvres ( 1795-1836). K. Polanyi (et par la suite A. Gorz jusqu'au tournant de son dernier livre) l'ont résumé comme suit :  la reconnaissance par les juges anglais d'un droit à un revenu à un homme valide et en âge d'activité en dehors des villesn contre quelques contreparties n'ayant plus rien à voir avec la mise au travail obligatoire dans les Workhouses, a été finalement le moyen pour le capitalisme anglais de s'assurer d'une main d'oeuvre payée très peu car son salaire devenait un salaire d'appoint. C'était donc la forme modernbe de l'armée de réserve. J'ai démontré ailleurs combien cet argument était faux[51]. Faux historiquement, et faux en général. Speenhamland couronna deux siècles de lutte acharnée des pauvres (des prolétaires) à ne pas devenir des ouvriers de manufacture. Le premier capitalisme ne parvint pas à faire travailler le Nord, il constitua la première classe ouvcrière de plantation dans le Sud et à l'Est avec l'esclavage et le second servage. L'abolition des lois sur les pauvres et du droit à la vie comme l'appellat la sagesse populaire anglaise, marqua au contraire le triomphe du capitalisme de fabrique qui craignait comme la peste son extension aux grandes villes.

Grâce à Speenhamland il n'y eut pas d'armée de réserve dans le Sud de l'Angleterre. A un niveau plus général, il n'y a pas, sauf exceptions de très courte durée, de phénomène économiquement démontré qu'on appelerait l'armée de réserve industrielle[52]. 

 

Une autre objection courramment opposée est celle de l'invasion du nord par le Sud si un pas aussi important pour la libération de l'humanité était instauré. Il est amusant de constater que les arguments ne se renouvellent pas. Lorsque la ville de Gand au XVI° siècle mit en place une véritable assistance des pauvres financée par le budget de la Ville, le critère d'appartenance à la ville fut opposé à celui de résidence car les echevins craignaient une invasion par tous les pauvres de tous les pays voisins. Luther en iira l'exécrable principe que nous avons le devoir de nous occuper de nos pauvres et pas de ceux de nos voisins. Inutile d'ajouter que malgré l'existence d'un statut favorable aux pauvres Gand ne fut pas plus envahie, que le Nord ne l'est par l'émigration. Tout au plus, l'exemple de Gand fut-il rapidement suivi par d'autres cités ( dont Lyon). Ajoutons aujourd'hui que l'instauration généralisée de ce principe, y compris dans le Sud est le seul facteur capable de freiner efficacement l'ampleur des flux migratoires (qui est forte pour les pays d'émigration et très faibles pour les pays d'immigration.

 

Venons-en aux objections de pure faisabilité.

 

Elles se concentrent essentiellement sur les questions de coût et de financement avec un argument complémentaire : le moment serait particulièremen,t mal choisi car l'Etat Providence est en crise grave ; il n'arrive déjà pas à financer son avenir correctement.

L'instauration  d'un revenu inconditionnel d'existence selon les caractéristiques définies plus haut, représent une véritable révolution tranquille de la société, du salariat et du capitalisme.

Nous avons calculé que 4000 F. attribués à l'ensemble des Fançais (y compris résidents permanents) conduit à une dépense de prêt d'un tiers du PIB. Je passe sur les détails techniques qui n'ont aucun intérêt ici. Il s'agit d'un coût énorme en effet.

Mais  lors du passage au Welfare State, il en alla exactement de même. Et visiblement les économies et les Etats ont survécu. Il est exact que le système actuel ne peut pas financer une telle mesure, mais il convient pour faire un raisonnement complet ( et pas ceteris partibus sic stantibus, cet asile de l'ignorance des économistes) de  tenir compte de deux choses : les transformations actuelles du capitalisme, sa redéfinition radicale des richesses qui attend toujours un théroie nouvelle de l'impôt etg de la rédistribution. Deuxièememnt des effets positifs d'un tel système sur la création de richesse en général.

Oui l'économie politique est otalement à repenser et à refaire.

 

Etant donné la crise actiuelle du Welfare State faut-il différer ce reexamen radical de perspective. Ma réponse est evidemment non. C'est la gravité de la crise( pas celle du fiancement ) mais celle de la perte de légitimité politique du système actuel face aux transformations du capitalisme et de la société qui rend cette utopie profondément transformatrice, efficace et actuelle.

 

 

Ends



*  Yann Moulier Boutang est professeur de sciences économiques à l'UBS. Il enseigne également à l'Institut d'Études Politiques de Paris. Il est membre du Laboratoire ISYS-Matisse (URM 85-95 CNRS-Université de ParisI). Il dirige la Revue Multitudes (Exils, Paris)  

[1] Pekka Himanen (2000)

[2] MOULIER BOUTANG,  Yann, (2000), " Globalizzazione e controllo della mobilità nel capitalismo storico", in S.Mezzadra - A. Petrillo (a c. di), ), I confini della globalizzazione. Lavoro, culture,

cittadinanza, Milano, Manifestolibri, Roma, pp. 67-87.

 

[3] Sur le capitalisme cognitif on renverra à  Multitudes n° 1,  n° 2, n° 5  à A. CORSANI, P. DIEUAIDE et C. AZAIS, (Eds) Vers un capitalisme cognitif, Entre mutation du travail et territoire, (Préface de B. Paulré et postface de Christian Palloix), L'Harmattan, Paris Décembre 2001;  renvoyons A. Corsani, P. Dieuaide, M. Lazzarato, J.-M. Monnier,Y.Moulier-Boutang, B. Paulré et C. Vercellone "Le capitalisme cognitif comme sortie de la crise du capitalisme industriel Un programme de recherche" document présenté au Colloque de l'Association de la Régulation  11-13 octobre 2001 à Paris ; et enfin à Y. Moulier Boutang

 

 

 

 

[4] Sur la mutation du capitalisme marchand et esclavagiste au capitalisme industriel voir Yann Moulier Boutang (1998A et D, 1997 A, 1999 A, 2001 D et F) ; sur les transformations salariales actuelles du travail immatériel du marché du travail, de l'entreprise, sur la protection sociale Y. Moulier Boutang (1996,  1990 B,  1998 C, 2000 C, 2001 B et C, 2000D) ), sur la mobilité, la globalisation Y. Moulier Boutang (2000 A, 2001 B) ; sur la mutation de l'économie politique Y. Moulier Boutang (1997 B),

[5] Voir M. Porath(1976), G. Dang Nguyen, P. Petit & D. Phan D., (1997), C.Goldfinger (1994), P. Chapignac (1996), J. Gadrey (1996) Rapport Henri Guillaume au Premier Ministre, M. Castells (1996), J. Beale (1995), P. Petit, (Ed.), (1998), M. Catinat (1999), Volle (199), D.T. Quah (2000),

 

[6]  Sur le travail immatériel, voir M. Lazzarato (1992, 1997)

[7] D. Sichel (1997), R.E. Litan & w.A. Niskanen (1998).

[8] Voir P. Drucker (2000).

[9] Voir Greewood J. (1997), J. Lojkine (1997)

[10] Voir la contribution d'A. Corsani dans ce volume.

[11] Voir les contributions de C.Vercellone et de R. Herrera dans le présent volume.

 

[12] Voir C. Freeman & L. Soete(1997).

 

[13] L'endogénéisation du progrès tecnique dans les modèles de croissance endogène, ainsi que les théories évolutionnistes de la firme enregistrent chacun à leur niveau (macro et micro) cette transformation. Sur la croisance endogène et une réévaluation sérieuse du progrès technique et de ses modalités voir B. Amable & D. Guellec, [1992] ; B. Amable B. & B. Verspagen (1995) ; B. Amable & P. Petit (1997) ; D. Archibugi & J. Michie, (1997).

[14] Voir E. Rullani  et L. Romano(1998)  et E. Rullani (2000)

[15] Voir P. Petit (1999b), OCDE, (, 1992, 1996a), OECD (1998), OECD (1999) et surtout Foray D. Lundvall B.A. eds. (1996), G. Dosi (1996), J. Fagerberg (1996), J. Fagerberg, Guerrieri &Verspagen (2000)

 

[16] Voir B. Arthur (1989), Lundvall (1988), J.B. Delong & A.M. Froomkin A. [ 2000] 

[17] Voir P. Petit ( 1998 A et B), P. Moatti & E.M. Mouhoud (1992) ainsique E. M. Mouhoud dans le présent volume.

[18] Voir M. Aglietta (1998),  F.  Chesnais (1999) et A. Orléan (2001) et C. Marazzi (1999).

[19] Voir par exemple les analyses du toyotisme ou ohnisme par B. Coriat (1991) ; sur les analyses du cycle court voir Corsani, A., Lazzarato, M., Negri  A. & Moulier Boutang, Y.  [1996]

 

[20]  Voir sur le sujet est P. Veltz (1994), voir aussi B. Pecqueur (1996), A. Corsani (1999) et E. Decoster (1996). 

[21] Voir l J. Barraux(Dir.)(1997), B. Coriat & D.Taddei (1993).

[22]  J. Barraux, 1997, p. 98

[23] R. Nelson & P. Romer (1998)

[24] Voir Y. Moulier Boutang, (2001A , 2001 B).

[25]  Voir les travaux de Nonaka sur l'entreprise apprenante.

[26] Voir P. Veltz (2000) et le travail le plus complet à ce jour de Manuel Castells (1996), voir aussi P. Levy (1994)

[27] Pour la description, voir les travaux de J. Rivkin (1995) de R. Reich (1991) S. Lash & J. Urry (1994); pour une interprétation d'ensemble, C. Marazzi (1997) et M. Lazzarato (1992, 2000)

[28] Voir M. Dantas (1996 et 2001)

[29] Voir A. Supiot (1994 et 1999), Y. Moulier Boutang (2001A).

[30]  Voir F. Favennec-Héry[1996], M. Lazzarato (2002)

[31]  Pour une reconnaissance du rôle croissant des externalités ou effets externes voir évidemment Kenneth Arrow (1962), mais aussi M. Aglietta (1997) et Y. Moulier Boutang (1997 et 2001B).

[32] Voir Y. Moulier Boutang (1997)

[33] Sur la littérature évolutionniste de la firme voir G. Dosi (1996) et l'état des lieux dressé par B. Paulré (1997)

[34] Voir A.-B. Lundwall (1985 et 1988), B. Artur (1989), P. Jollivet (2000 et 2001)

[35] Voir B. Paulré (2000)

[36] Voir J.B. DeLong (1997) et Delong, J. B. & Froomkin A. Michael, [2000], A. Kirman (1998); plus polémique  voir Kelly, K., [1998] ou plus orthodoxe voir Shapiro,  Carl &  Varian  Hal, [1998].

[37] La solution de la discrimination des prix conduit au monopole.

[38]  Voir Y. Moulier Boutang (2001C).

[39] Voir J. Rivkin (1998)

[40] Voir pour cette irruption du paradigme écologique, R. Passet (1996).

[41] Une économie externe positive ou négative est générée si une transaction marchande  T1 entre l'agent X et Y génère un effet positif ( plaisant ou déplaisant) pour un troisième agent Z ( ou un groupe d'agents) sans que Z ne reçoive une compensation financière pour le déagrement subi ou au contraire n'ait à payer une partie ou la totalité des aménités dont il a bénéficié. La notion d'externalités apparaît chez Alfred Marshall pour expliquer la croissance.

[42] L'une des visions la plus remarquablement lucide de cette transformation se trouve dans les deux ouvrages de J. Rivkin, Le siècle biotech ( 1998) et L'âge de l'accès, La révolution de la nouvelle économie, (2000)pp. 19-21

[43] Nous nous permettons de renvoyer à  notre ouvrage de 1998 où nous discutons longuement le coût respectif des esclaves, des engagés blancs et des salariés libres (chapitre 9) .

[44] Voir sur ce sujet le beau livre de P. Topalov sur la Naissance du chômage.

[45] Sur cette question on se reportera aux analyses magistrales de Maurizio Lazzarato sur la psychologie économique de Gabriel Tarde ( à paraître en 2002 aux Empêcheurs de penser en rond, Le Seuil)

[46]  Il ne s'agit pas là d'une oppositioin entre culture des élites et cultures populaires, mais de l'opposition entre transculturation  (métissage) élitaire et populaire et  imitation répéttitive de l'acculturation à travers la production de biens marchand s "culturels".

[47] Voir pour un critique des théories néolibérales de l'allocation universelle les travaux de  C. Vercellone

[48] Voir Y. Moulier Boutang (2001 C)

[49]  Je me souviens de discussions amicales avec Pierre Souyri ,  (senior, le spécialiste de la Chine ), longtemps membre de Socialisme et Barbarie, sur cette revendication du revenu garanti dans les annéées soixante-dix. Il m'opposait ses réserves en formulant cette objection.

[50] Par niveau décent  on parlera par exemple d'iune foruchette se situant entre 4000 et 6000 F. par individu ( l'Association Agir contre le Chômage réclame un revenu équivalent au Smic et les Verts français ont voté un programme au niveau national  de Revenu  Social Garanti de 4500 ).

[51] Voir Y. Moulier Boutang (1998) le chapitre 12 de ma thèse.

[52] Je renvoie à ma thèse (1998) mais aussi à ( 1996)   et (2001)

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